Au souvenir
Je ne crois pas que nous soyons dans une société qui cherche la vérité. D’ailleurs, la vérité existe-t-elle vraiment ? Chacun de nous transforme ce qu’il a vécu, pas de manière intentionnelle, mais en fonction de ses intérêts. Si vous deviez demander à chaque personne ayant vécu la même situation de raconter ce qui s’est passé, aucune d’entre elles n’aurait la même version. Alors, ce qui est vrai pour un individu l’est aussi pour un pays. Chaque société réécrit son histoire, elle l’écrit selon ses intérêts. Il n’y a donc pas de vérité unique, sinon la sienne. Les conflits que nous vivons dans le monde découlent de toutes ces vérités qui s’entrechoquent dans un brouhaha immonde d’égotisme et de pouvoir. Qui va asservir qui ? Qui de qui ?
À ce stade, nous sommes en haut de ce toboggan qui nous mène tout droit à disparaître. Vous savez, ce moment où la société prend conscience de sa déchéance à chaque soubresaut (comme le Covid ou les incendies), mais ne prend aucune décision collégiale et déterminante pour son avenir. C’est dingue de voir à quel point chacun d’entre nous manque de confiance en un projet commun. À votre avis, ces incendies ne vont-ils pas être le théâtre de nouvelles attaques capitalistes pour mettre en place d’anciens projets avortés ? Les enjeux sont immenses, biberonnés au confort social ou préférant vivre la mise sous perfusion plutôt que de réagir, nous avons perdu tout espoir et, ce, avec notre humanité.
Mais de quelle « humanité » parlons-nous ?
L’humanité est cette force abstraite qui nous est familière, cette spiritualité qui nous habite et qui nous relie, qui nous donne confiance, qui nous appelle ou nous indique le bon chemin, cette intuition qui nous protège, ces hasards signifiants. Nous sommes certes ancrés dans ce réel, engoncés dans ce costume de chair, mais nous sommes aussi des êtres spirituels. Le problème de nos sociétés, c’est ce manque de foi : croire qu’ensemble nous serions plus forts pour entrer dans un nouveau paradigme.
Bien que l’argent soit nécessaire pour vivre, l’argent est une chimère qui nous dévore. Je le vois comme une hydre à trois têtes, dont celles-ci se multiplient à mesure qu’on les coupe. Pour gagner de l’argent, il faut travailler. En travaillant, on acquiert un statut, une identité qu’on veut forger. On s’endette pour vivre comme un nabab ou devenir une idole, et ce cercle vicieux fait de nous de bons esclaves bien dociles. Qui est prêt à perdre son statut qu’il a soigneusement érigé ?
En fait, le travail n’est vraiment pas nécessaire en soi, ni l’argent d’ailleurs. Mais le système que nous avons construit les rend indispensables, ainsi que l’interaction entre ces différents systèmes. Tels qu’ils ont été conçus, ils nous empêchent de changer. Sauf si un jour le changement devait être brutal, partout et en même temps sur Terre, ce qui est pratiquement impossible, je vous rassure. Si on pouvait assister à ce changement, on observerait une sorte d’effet domino inverse qui nous permettrait de remonter le temps ou de l’effacer. (réf. à Philippe Guillemant).
Je vous parlais d’assistanat, de société biberonnée, certes, mais il ne faut pas oublier un paramètre important. Si l’humain avait la capacité de se souvenir, de garder en mémoire toutes ses capacités, d’intégrer ses traumas dans une nouvelle programmation de la vie, alors nous n’aurions aucun souci à quitter ce modèle. En effet, à force de faire des photocopies, on perd les informations de l’image. Celles-ci disparaissent petit à petit. À chaque génération, on a l’impression de découvrir le fil à couper le beurre. Mais rien ne change vraiment, sinon les outils. Eh bien, ces photocopies sont les mémoires ornées de mensonges, car le mensonge est une forme de déprogrammation. C’est pour cela que Trump emploie ce stratagème. Il sait que noyer le poisson dans un nombre foisonnant d’informations va lui permettre d’agir, car plus personne ne s’intéressera à ce qu’il dira.
Il y a pourtant de grandes lignes qui résistent, comme l’authenticité et la simplicité. Celles-ci ont toujours habité les humains : faire des conserves et des confitures issues de son jardin, couper du bois pour se chauffer, chanter, se retrouver, être solidaires les uns avec les autres, échanger, prélever de la mer ou de la terre juste ce qu’il faut pour se nourrir… Mais cela, on l’oublierait presque. Je me souviens qu’un jour, j’avais l’autorisation de ramasser chez ma voisine des pommes. Nous lui en avions gardé un plein cageot. Quelle ne fut pas ma surprise quand, d’un revers de la main, elle balayait mon labeur en me disant préférer les compotes industrielles à téter. N’est-ce pas incroyable ?
Une société bâtie sur l’oubli.
De génération en génération, la société participe à l’effacement de ses mémoires pour servir ceux qui s’enrichissent. C’est tellement bien fait que même si quelqu’un se rebelle ou le dit, il sera exclu de la société sans aucun ménagement. Non seulement nous nourrissons nos bourreaux, mais, en plus, nous maintenons l’ordre dans lequel nous sommes. C’est tellement ironique que ça en est risible. La peur du risque de tout perdre, nous y sommes tous exposés et, même quand nous sommes lucides. Rien n’empêche de vivre en esclave. La conscience de vivre entre le marteau et l’enclume peut nous sembler insoutenable, et à cela s’ajoute la vie qu’on ne veut pas vivre. C’est la double punition. Comment devons-nous nous y prendre ? J’ai oublié.
Oui, les contingences sont là : s’occuper de nos anciens, payer les études de nos enfants, payer sa maison… On ne peut guère changer nos plans. Et même si, par le plus grand des hasards, on devenait riche, on serait automatiquement des bourreaux entrainant avec nous toute une armée d’invisibles à notre service. Alors me direz-vous que cette vision est sordide ? Pourtant il me semble avoir découvert des trous de ver que nous pourrions emprunter.
L’art et la création me semblent être en lien direct avec notre mémoire. En racontant des histoires, en reproduisant les gestes, nous sommes plus proches de la vérité que jamais. La création est l’expression directe de nos affects, de l’inconscient, une sorte de rêve éveillé qui ne fait fonctionner qu’une part de la raison. C’est un filtre visible, authentique et simple. L’art et la création ont aussi cela de précieux : chacun peut les comprendre à sa façon, librement. Qu’on soit adepte ou non de l’art, celui-ci influence nos sociétés et les infuse comme un bon thé anglais. Il traverse le temps et les différentes cultures. Qu’il soit sur les parois des grottes ou issu des dernières technologies, peu importe le flacon tant qu’il y a l’ivresse. L’art est un rempart à tous nos mensonges. Même si l’art n’a pas pour objectif de revendiquer quoi que ce soit, il est ce pont avec l’invisible, l’indicible beauté humaine. Il raconte une époque, une vie, un regard. Il est cet iris par lequel nous pourrions retourner le monde comme une simple chaussette. La création est notre mémoire.
J’écris ce texte pour me donner de l’espoir, pour nous soutenir dans ce projet pharaonique de basculement mondial à l’image de petites fourmis télépathes qui, ensemble, soulèveraient des montagnes pour changer de paradigme.
texte photocopié 2026




















